Littérature
Texte du Rapport 2009
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Rapport
Tout le monde s’accorde à dire qu’il existe aujourd’hui une quantité impressionnante de textes littéraires. Mais quantité n’est pas forcément synonyme de diversité. La question qui se pose est plutôt: comment une diversité littéraire de qualité peut-elle émerger de la quantité? Pour y répondre, il est nécessaire de considérer la totalité de la chaîne du livre et de la littérature ainsi que la consommation de cette dernière. Un groupe d’experts a mis la diversité des formes d’expression littéraires au centre de la discussion et identifié quatre champs d’action concernant la politique littéraire actuelle:
- Différenciation des formes littéraires: Pour promouvoir la diversité, il faut classer les différentes formes d’expressions littéraires en fonction de la catégorie, de la réception et de la traduction. Ces différentes formes peuvent aussi être interreliées.
- Chaîne littéraire: Il s’agit d’étudier, pour l’ensemble de la chaîne littéraire, les mesures permettant de garantir la diversité des formes d’expression culturelles. Cela concerne les écrivains et la création de textes, le cadre de la production dans différents médias (livres et supports de données numériques), la diffusion, la transmission (par des interprètes ou des performeurs littéraires), mais aussi la perception et la réception de la littérature. Il faut préciser dans ce contexte que moins de 20% des livres sur le marché national sont produits en Suisse.
- Aides en termes de perception et de réception: La littérature est tributaire de la perception et de la réception publique. Pour favoriser une perception différenciée dans la masse des publications et pour en garantir l’accès (bibliothèques, promotion de la littérature orale, communication par le biais de différents canaux sensoriels) et permettre la découverte de nouveautés (pro specie rara), il est impératif d’avoir une vue d’ensemble et de connaître tous les moyens de sélection et de diffusion. Il est notamment nécessaire d’éclaircir les questions clés concernant la qualité, à savoir quel type de diversité est ou doit être créé.
- Textes littéraire et ère numérique: A l’heure actuelle, le livre reste le principal vecteur de littérature. La production du livre ainsi que la plus grande part de travail sur le texte, de manipulations de textes, de communication, de mise à disposition, de diffusion et d’archivage de textes se font toutefois sous forme numérique. Des formes de textes littéraires hors livre changent en outre les habitudes de consommation et de promotion de textes littéraires. Impossible de dire à l’heure actuelle quelle sera l’influence de l’évolution numérique sur la littérature.
1. Points problématiques
De nombreux acteurs sont impliqués dans le processus de production et de consommation littéraire. En font partie: les écrivains et leurs publications, les maisons d’édition, les librairies, les organismes d’encouragement (y compris le secteur tertiaire), les critiques littéraires (tous médias confondus), les organisateurs de manifestations culturelles, les organismes culturels et pédagogiques, les organes scolaires et extrascolaires de promotion de la lecture, les bibliothèques et les organes de diffusion (clubs, agences, etc.), sans oublier la politique, l’administration et les sociétés de gestion des droits d’auteur.
- Au vu de la diversité des formes d’expression culturelles, nous avons identifié les points problématiques suivants concernant les acteurs du secteur littéraire:
- Manque de continuité pour les auteurs en ce qui concerne un revenu garanti, la maison d’édition et le contexte promotionnel (p. ex. suivi des auteurs dans les médias)
- Manque d’écoute de la société pour les auteurs, faible statut de la littérature dans les écoles et promotion lacunaire de la lecture
- Signification sociale trop faible de la qualité artistique de la littérature
- Méconnaissance des changements des comportements d’écriture, de lecture et de réception suite au développement des technologies numériques et des nouvelles formes de textes (SMS, chat, littérature web, etc.)
- Evaluation insuffisante de l’impact de la numérisation des textes sur l’accessibilité, la commercialisation et l’archivage de ces derniers
- Développement incertain des droits d’auteur dans les médias électroniques
- Changements dans le domaine de l’édition
- Absence d’une politique littéraire en Suisse
- Importance du lien avec la Suisse («Swissness»)
2. La Suisse a besoin d’une politique littéraire globale!
Pour promouvoir la diversité littéraire, il est nécessaire d’élaborer au niveau national une politique littéraire suivie. C’est à cette dernière de formuler les objectifs et le cadre stratégique permettant un développement durable de la littérature. Cette politique littéraire doit être globale, car elle concerne aussi les thèmes sociaux et financiers, la politique extérieure et intérieure, l’analyse de l’histoire et le travail de mémoire ainsi qu’une réflexion sur le présent. Un examen de la compatibilité culturelle est impératif à tous les niveaux politiques.
D’un point de vue territorial, est considéré comme suisse tout ce qui est créé dans les frontières du pays. L’enseignement des langues fait partie de la diversité au même titre que le dialogue interculturel entre les différents groupes de la population, dont ceux issus de l’immigration. Un dialogue direct avec les pays voisins et l’Union européenne est également important. La littérature peut en effet largement contribuer à favoriser le dialogue au sein du pays et avec les pays étrangers.
Un soutien efficace de tous les acteurs qui font partie de la chaine littéraire (auteurs, éditeurs, libraires, projets littéraires dans le secteur numérique, institutions et manifestations littéraires, etc.) ainsi qu’un encouragement adéquat de la littérature numérique font partie des instruments d’une politique littéraire. Le soutien de manifestations littéraires et d’institutions littéraires telles que les maisons de la littérature et les bibliothèques est en outre un élément indissociable d’une politique littéraire suivie.
Voici les recommandations des experts à la Confédération, aux cantons et aux communes:
- Il faut mettre sur pied une politique littéraire avec des instruments permettant de promouvoir tous les éléments de la chaine littéraire.
- La Suisse doit participer au Programme culturel européen, ce qui lui permettrait entre autres de participer au Prix européen de littérature.
- Il s’agit d’encourager les traductions littéraires dans les différentes langues d’un même pays, mais aussi dans et à partir d’autres langues.
- Il y a lieu d’encourager les tournées de lecture d’auteurs suisses à l’étranger et d’auteurs étrangers en Suisse.
- Il convient de donner aux écrivains la possibilité de participer à des ateliers en Suisse et à l’étranger.
- Il faut mettre sur pied en Suisse une politique de la mémoire, qui intègre la sauvegarde et la transmission de l’héritage littéraire.
- La compatibilité culturelle des activités et projets de tous les secteurs politiques doit être analysée aux niveaux communal, cantonal et fédéral (par le biais de l’Office fédéral de la culture).
- L’Office fédéral de la statistique doit établir chaque année des statistiques pour le monitorage du secteur littéraire.
- Un monitorage de l’évolution numérique dans le domaine de la littérature est indispensable pour adapter à temps et de manière proactive les structures et les bases légales (mission de la Confédération en collaboration avec des commissions spécialisées).
- Il s’agit de privilégier une approche multisensorielle (voir, entendre, parler) pour promouvoir la littérature orale (encouragement préscolaire des langues et de la lecture) et l’apprentissage de la littérature.
3. Les champs d’action prioritaires
3.1. La diversité dans la masse
Afin d’améliorer la perceptibilité de la diversité littéraire, il faut renforcer la discussion sur la pertinence et la qualité de la littérature et mettre au point des instruments permettant de s’orienter dans la masse des publications.
Des spécialistes peuvent d’une part conseiller des politiques et des institutions d’encouragement publics et privés sur les questions culturelles et évaluer des projets littéraires; les membres de telles commissions doivent être régulièrement renouvelés.
La critique de la littérature contribue à cet objectif et doit être renforcée dans tous les médias (écrits, sonores, visuels). Des systèmes de labellisation peuvent également contribuer à améliorer la perceptibilité de la diversité littéraire. Dans le contexte de mondialisation des réseaux numériques, des offres telles que des labels de qualité peuvent être facilement mises au point et proposées. Des pools thématiques facilitant l’accès à la littérature et en donnant un aperçu simplifié peuvent être créés sur le web (similaires au projet readme.cc) et proposer un mix intéressant d’articles rédactionnels, d’avis d’experts et de commentaires de lecteurs.
Voici les recommandations des experts:
- La Confédération instaure un Conseil culturel permanent commun à tous les domaines à titre d’instance consultative pour les questions politico-culturelles.
- Les cantons et les communes disposent d’un Comité consultatif institutionnalisé commun à tous les domaines à titre d’instance consultative pour les questions politico-culturelles.
- Pour les questions et projets spécifiques, la Confédération, les cantons et les communes font appel à des groupes de travail qualifiés issus du secteur de la culture.
- La Confédération renforce les prestations de l’agence Schweizer Feuilleton-Dienst, afin que cette dernière puisse déployer ses activités à l’échelle nationale, donc au-delà des frontières linguistiques, et mettre des articles critiques à la disposition des médias.
- En collaboration avec les régions, la Confédération encourage la production d’un magazine culturel, traductions dans les autres langues du pays comprises, qui sera mis à la disposition des médias pour diffusion.
- La Confédération encourage la conception, la mise en service et la commercialisation d’une vaste plate-forme Internet de la scène littéraire suisse.
3.2. Formation littéraire
La littérature doit faire partie intégrante du programme scolaire. La mission d’éducation doit être adaptée de manière à ce que la littérature soit comprise comme valeur et non uniquement comme moyen d’apprentissage de la lecture. La littérature doit pour cela impérativement faire partie du programme des hautes écoles et de la formation continue des enseignants.
L’importance accordée à la littérature et à la lecture doit en outre dépasser le cadre des établissements scolaires. Pour que les enfants se familiarisent avec les livres avant d’être scolarisés, une offensive est nécessaire pour sensibiliser les parents au thème de l’apprentissage de la lecture. Il s’agit tout particulièrement de soutenir les projets qui extraient la littérature et la lecture des salles de classes pour les placer dans un contexte de loisirs.
Les mesures suivantes doivent être mises en œuvre:
- L’Office fédéral de la culture met en place des campagnes littéraires destinées au grand public, avec des campagnes d’affichage, des T-shirts munis de slogans percutants, la labellisation d’hôtels comme «bibliotels», des bibliothèques Bookcrossing dans les espaces d’attente des gares et des aéroports.
- A titre de mesure d’encouragement, la Confédération achète aux maisons d’édition des livres qui seront distribués à la population selon un concept qui reste à définir.
- La Confédération reconnait l’apprentissage de la littérature comme partie intégrante du programme dans les hautes écoles spécialisées (points ECTS, p. ex.); les cantons encouragent la littérature au sein des hautes écoles pédagogiques et dans le domaine de la formation continue des enseignants.
- La Confédération, les cantons et les communes s’attachent à promouvoir, outre les projets scolaires, les projets consacrés à la promotion de la littérature et de la lecture, notamment auprès des parents, à l’instar du projet «Né pour lire» de Bibliomedia et de l’Institut suisse Jeunesse et Médias ISJM.
- La Confédération soutient l’organisation Œuvre Suisse des lectures pour la jeunesse OSL pour lui permettre de produire de nouvelles brochures contenant des textes d’auteurs contemporains dans toutes les langues nationales.
- Les cantons s’engagent à promouvoir dans les écoles des tournées de lecture par des auteurs de la région.
- Les cantons soutiennent activement les institutions qui travaillent à la promotion scolaire et extrascolaire de la lecture, comme p. ex. les organisations Jeunesse et Médias Suisse.
- Les cantons soutiennent l’organisation Leseforum Schweiz ainsi que la plate-forme en ligne Literalität, une interface web dans le domaine de la recherche et de la promotion de la lecture, bénéficiant du soutien de dix cantons.
- Les élèves analysent des textes littéraires, rédigent des critiques sur des textes qu’ils ont lus et les publient sur un site Internet.
- Des spécialistes mais aussi des élèves établissent des listes de recommandation permettant de s’orienter dans la masse des publications, lesquelles sont publiées sur Internet.
- Les écoles participent à des projets tels que les «romans d’écoles», qui encouragent activement l’écriture littéraire.
- Les enseignants incitent les élèves à décerner leur propre prix littéraire.
3.3. Continuité
La continuité est primordiale pour la création et la visibilité de la littérature. Pour cela, il est indispensable de promouvoir tous les maillons de la chaîne littéraire, dont la traduction. Cette dernière, qui concerne les langues nationales ainsi que d’autres langues usitées en Suisse, joue un rôle majeur en matière de diversité linguistique. Avec le web, de nouvelles possibilités s’ouvrent en matière de plurilinguisme, permettant notamment à la littérature suisse de trouver plus facilement sa place dans d’autres cultures linguistiques.
- Nous recommandons les mesures suivantes:
- La Confédération garantit un cadre légal adapté à un encouragement optimal de la littérature (loi sur le prix réglementé du livre, droit de prêt et loi sur les bibliothèques, p. ex.).
- La Confédération soutient à l’échelle nationale la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur de l’UNESCO en la déclarant p. ex. journée dédiée à la lecture dans toutes les écoles suisses.
- La Confédération fait établir une liste des traductions littéraires à envisager, qui génèrerait la traduction d’œuvres suisses dans d’autres langues ainsi que la traduction d’œuvres majeures de la littérature mondiale dans les langues nationales.
- La Confédération encourage les initiatives dans le domaine de la distribution d’œuvres littéraires (E-books ou Print-on-demand) et contribue à faire connaitre l’héritage littéraire de la Suisse en tenant compte des droits d’auteur.
- Les cantons et les communes achètent pour leurs bibliothèques des œuvres littéraires d’auteurs suisses dans toutes les langues nationales, sans oublier la «cinquième langue», p. ex. par le biais d’une livraison automatique aux bibliothèques d’un certain pourcentage de livres récemment parus.
- Les bibliothécaires suivent une formation littéraire leur permettant de faire des choix dans la masse des ouvrages littéraires proposés.
3.4. Un cadre pour les auteurs
Pour que la littérature puisse exister, il est primordial que les auteurs bénéficient d’un cadre propice au travail d’écriture. Il s’agit d’encourager tous les domaines mettant en valeur les compétences professionnelles de l’auteur et du traducteur, comme par exemple le droit d’auteur, la sécurité sociale ou la formation continue.
Voici les recommandations des experts:
- La Confédération crée un cadre légal favorable pour la catégorie professionnelle des auteurs (écrivains et traducteurs), notamment en ce qui concerne la sécurité sociale, les impôts et les droits d’auteur.
- La Confédération propose en outre des instruments permettant de mieux coordonner le soutien des auteurs à l’échelle nationale et de le rendre plus accessible pour eux, p. ex par le biais d’un portail littéraire sur le web.
- La Confédération reconnaît les instituts de formation et de perfectionnement qualifiés destinés aux auteurs (Institut littéraire de Bienne, p. ex.).
- La Confédération élabore en collaboration avec l’association professionnelle AdS (Autrices et auteurs de Suisse) des directives à l’attention des institutions sociales, afin que les auteurs professionnels soient reconnus comme indépendants et puissent facturer leurs revenus en conséquence.
- La Confédération, les cantons et les communes forment les collaborateurs des unités administratives de manière à ce qu’ils développent leurs connaissances des métiers de l’écriture et de la création littéraire.
- La société de gestion des droits d’auteur ProLitteris et d’autres organisations culturelles travaillent de manière proactive à l’élaboration de règlements concernant les droits numériques et à l’information exhaustive des auteurs.
Les experts du groupe
Peter Gyr. Collaborateur de bibliothèque, PHZ Lucerne, Zentrum Medienbildung (Activités: Conseil en bibliothèque et encouragement de la lecture). peter.gyr@phz.ch
Charles Lombard. Auteur, Vice-président Société Suisse des Auteurs SSA. lombard@bluewin.ch
Beat Mazenauer. Auteur indépendant, Networking/Réseautage. bm@kat.ch
Francesco Micieli. Auteur et Président Autrices et Auteurs de Suisse AdS. fmicieli@a-d-s.ch
Nicole Pfister Fetz (Commissaire). Secrétaire générale Autrices et Auteurs de Suisse AdS. npfister@a-d-s.ch
Philippe Rahmy. Ecrivain. philippe.rahmy@remue.net
Jacques Scherrer. Ancien libraire et éditeur. Secrétaire général de l ’Association Suisse des Diffuseurs, Editeurs et Libraires. asdel@bluewin.ch
Ruth Schweikert. Ecrivain et présidente de Suisseculture. ruth.schweikert@gmx.net